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De même que la baleine de Moby Dick est le Livre, de même que la Bible est aussi le Livre, la littérature, pour François Meyronnis et Yannick Haenel, est également le Livre. Les deux auteurs de ce prodigieux, de ce vertigineux Prélude à la délivrance sont à la littérature, en effet, ce que les rabbins sont au Pentateuque. Ils étudient. Quoi ? Mais les textes. Rien que les textes. Ce sont les talmudistes de la poésie. Les kabbalistes de la pensée. Car pensée et poésie, n’est-ce pas strictement la même chose ? Rimbaud, Lautréamont, Melville, ont désormais leur rabbi Akiba et leur Maharal de Prague. Haenel et Meyronnis ont bien compris que le sacré ne résidait qu’accidentellement dans la religion, et que l’art ne coïncidait jamais avec la culture. La culture est à l’art ce que la pornographie est à l’amour. Dans ce chef-d’œuvre (oui, Prélude à la délivrance est un chef-d’œuvre), il est parfaitement expliqué que les temps modernes, tellement applaudis, ont transformé le monde en une entité mesurable, abstraite, mathématique, où les camps de la mort sont venus tranquillement se poser comme une soucoupe volante dans un champ aménagé pour une rencontre du troisième type : celle du profane et de la technique. Le profane, encore plus buté que l’athée, est celui qui s’enorgueillit, le pauvre, de ne devoir rien qu’à lui. L’équivalent littéraire du self made man, imbécile et arrogant, c’est la subjectivité, tant prisée des romanciers automnaux. Je suis d’accord à mille pour cent avec les fondateurs de la revue Ligne de risque : la subjectivité, romanesque ou non, relève du pathétique. La subjectivité, c’est quand « je » n’est plus jamais un autre. Pire : c’est quand le « je » a la prétention de ramener tous les autres à lui. Nous en sommes aujourd’hui, hélas, au stade de cette barbarie : l’autre est devenu un « je » au sens où l’autre, pour l’homme moderne, c’est moi. Tous les autres se ramènent à moi. Dieu, c’est moi. C’est mon « je » que, comme un jet obscène, je répands partout. Ce que nos amis nomment, efficacement, « l’extension illimitée du profane ».

Ce qui importe, pour s’arracher à l’anéantissement d’un monde où plus rien n’est sacré (c’est-à-dire, tout simplement : lu), c’est de se dégager de la prétention de l’histoire à fabriquer de l’irréversible, à faire, impunément (mais catastrophiquement) comme si le passé était une masse inerte, morte, comme si Ulysse de Joyce était quelque chose d’éculé qui n’était pas en train d’advenir, hic et nunc. Pourtant, c’est bien dans Ulysse que « Dieu » se cache, ou dans LesChants de Maldoror. L’homme de l’instantané, du présent ultime, de la modernité moderne, détruit chaque jour un peu plus ce temple-là. Et c’est pourquoi Haenel et Meyronnis sont vêtus ici de noir : ils assistent, impuissants mais jamais résignés, à la destruction de l’art. Leur Prélude est un midrash qui raconte comment, pour donner à l’homme une chance ultime de rester (de redevenir ?) humain, il s’agit, pour chacun, d’opérer son retour. Retour à quoi, me direz-vous ? Retour à soi, au véritable soi, qui n’est pas tant l’affirmation dominante de sa personnalité, que l’effacement du personnel au profit du singulier. 

La «singularité impersonnelle» (formule géniale), voilà qui vous propulse dans le seul temps, finalement, qui soit « réel ». Un temps dans lequel vous n’êtes ni l’otage de la temporalité historique, politique, économique, technologique, ni le prisonnier de l’insupportable et difforme temporalité de l’ego. C’est dans l’interstice, précisément, entre ces deux temps-là que tout se joue : c’est là qu’il y a le temps. C’est là que le temps habite. « Il y a », en allemand, se dit « es gibt », de geben, donner : c’est dans le seul temps de l’art que le temps nous est donné, délivré, offert. De l’art ? De la littérature, qui est l’art suprême, qui est le Nom de tous les arts, puisqu’il est parole. Le temps est donné par cette parole, dans cette parole qu’est la littérature. Dans Partouz, mon alter ego beaufisant se moquait grassement de Ligne de risque ; pendant ce temps, je les lisais en cachette, parce que Yannick et François sont deux hommes qui vous redonnent la foi. Ils travaillent pour nous, certes. Mais ils nous invitent à travailler avec eux. Vous ne le saviez peut-être pas, mais la littérature est vraiment une question de vie ou de mort (EXTRAIT…)

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ALEPHCI

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